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Les opérations de démantèlement de la centrale nucléaire de Creys-Malville, près de Morestel en Isère, sont encore en cours plus de vingt ans après son arrêt définitif. Le coût annuel du chantier est estimé à 17 millions d’euros par EDF. Les riverains de la centrale sont partagés sur le devenir du site.

Un chemin bordé de masures et de hangars agricoles longe le Rhône avant de s’arrêter brutalement devant une barrière blanche ornée d’un panneau « Accès interdit ». À quatre-cent mètres, un immense silo de béton, visible à des kilomètres à la ronde, bardé de bâtiments orange qui semblent faire office d’arc-boutants à l’édifice. Construit il y a près de quarante ans, le dôme de la centrale de Malville fait partie du paysage. Sous sa coupole se trouve le réacteur Superphénix.

Centrale nucléaire de Malville en cours de démantèlement, vue depuis Flévieu (Ain), le jeudi 7 février 2019.

Considéré comme un fleuron de l’industrie nucléaire française à sa mise en service, le réacteur d’une puissance équivalente à 400 éoliennes a été mis à l’arrêt en 1998 sur décision du premier ministre Lionel Jospin. Ses dix ans d’existence ont été marqués par des pannes à répétition. Au total, la centrale, détenue par EDF, n’aura fonctionné normalement que quatre ans et demi. Environ 350 personnes s’activent aujourd’hui aux travaux de déconstruction de la centrale, qui devraient durer jusque dans les années 2030.

Troupeau de brebis dans les champs de Creys-Mépieu (Isère) à proximité du site nucléaire de Malville, le vendredi 7 février 2019.
Troupeau de brebis dans les champs de Creys-Mépieu (Isère) à proximité du site nucléaire de Malville, le jeudi 7 février 2019.

Le maire de Creys-Mépieu, Olivier Bonnard, l’arrêt de Superphénix n’a pas eu de conséquences majeures. « Nous avons eu de la chance dans notre malheur », explique Olivier Bonnard. « La centrale a fermé avant que la commune n’en profite avec des équipements sportifs par exemple. La plupart des personnes employées sur le site ont retrouvé un travail rapidement dans les environs. »

Une fermeture mal acceptée par les habitants

Quelque 1 600 habitants de la commune de Creys-Mépieu vivent dans des lieux-dits éparpillés autour de la centrale. À deux kilomètres du site se trouve le village de Faverges, où se côtoient vieilles bâtisses en pierres apparentes et lotissements plus ou moins récents.

Yves Pussier pose devant le site nucléaire de Malville depuis le village de Faverges, commune de Creys-Mépieu (Isère), le samedi 8 février 2019.
Yves Pussier pose devant le site nucléaire de Malville depuis le village de Faverges, dans la commune de Creys-Mépieu (Isère), le vendredi 8 février 2019.

Yves Pussier est un ancien salarié de la centrale. Il réside dans un pavillon de la rue principale de Faverges. Barbe de trois jours, traits tirés, visage creusé par les rides et les cernes, il est épuisé par les 70 kilomètres qu’il parcourt chaque jour pour aller travailler. « J’ai travaillé pendant vingt ans à Superphénix, j’allais au boulot en mobylette. Je passe chaque jour devant, mais je ne veux plus y mettre les pieds, ça me fait trop mal au coeur », souffle-t-il entre deux bouffées de cigarette. « Je ne comprends pas pourquoi on a décidé de la fermer, il y en d’autres plus vieilles et moins sûres. »

Pour de nombreux habitants de Creys-Mépieu, la fermeture de Superphénix ne fait pas de sens – Jacques Bataillon est technicien en électricité et travaille régulièrement à la centrale nucléaire voisine de Bugey [ndlr : à quarante kilomètres]. Pour lui, « on consomme de plus en plus d’électricité, je ne vois pas comment on peut faire sans l’énergie nucléaire. Ce n’est pas plus dangereux que des énergies renouvelables ! »

Ça n’a été qu’un gros gâchis

Marcel Cusson avait treize ans quand les travaux de construction de la centrale ont démarré. « Le village de mon enfance a été transformé », regrette-t-il. Depuis le jardin de sa maison, il pointe du doigt les lignes haute-tension qui déchirent la campagne. « Ils ont cassé le paysage et malgré ça, la centrale n’a jamais bien marché, elle a coûté beaucoup d’argent et en coûte encore beaucoup », constate-t-il, dépité. « Ce qu’elle va devenir, ça ne me fait ni chaud, ni froid. Ça n’a été qu’un gros gâchis. »

Yves François, agriculteur et militant antinucléaire, pose devant la centrale de Malville en cours de démantèlement, le mercredi 6 février 2019.

La clôture qui délimite le terrain de la centrale est bordée de champs en jachère, dont ceux d’Yves François, agriculteur céréalier. Il vit dans une vaste ferme aux toits recouverts de panneaux solaires. En 1977, cheveux plus longs et quelques kilos en moins, l’adolescent Yves François soutient les manifestants qui s’opposent à l’ouverture de la centrale. L’arrêt de Superphénix a été une victoire… mais au bout de la parcelle familiale, l’édifice est encore debout. Le souhait d’Yves François est de ne plus le voir dépasser les peupliers qui entourent le champ. « Dans dix, quinze ans, le dôme ne sera plus là… », estime-t-il. « … Sauf qu’il y a encore des déchets radioactifs stockés sur le site. EDF nous dit que le site est sûr, qu’il n’y a aucun danger – mais les autorités japonaises disaient la même chose avant la catastrophe de Fukushima. »

Aire de jeu de l'école primaire de Briord (Ain), le vendredi 7 février 2019. En arrière-plan, la centrale de Malville, en cours de démantèlement.
Aire de jeu de l’école primaire de Briord (Ain), le jeudi 7 février 2019. En arrière-plan, la centrale de Malville, en cours de démantèlement.

Le terrain de 140 hectares sert aujourd’hui au stockage du combustible qui devait alimenter Superphénix. EDF souhaite y installer des panneaux solaires tout en se réservant le droit d’en faire une exploitation industrielle, selon la responsable de la communication du site.

Texte originellement publié sur L’Avant-Post.

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