Réfugiés syriens : des coupables idéals ?

L’autre jour, ma voisine, une vieille dame charmante, m’a confié à voix (très) basse qu’il y avait de plus en plus de criminalité à Jabal Al-Lweibdeh(1)l’an dernier, Silène et moi avions été victimes d’un cambriolage ; les coupables, selon elle, étaient les réfugiés syriens, ça ne faisait aucun doute, ils sont de plus en plus nombreux.

Je l’ai écoutée poliment, même s’il me semble que ce jugement péremptoire (de personne âgée) ne reflétait pas une réalité statistique mais plutôt une (possible) forme de xénophobie, alimentée politiquement.

De mon petit bout de lorgnette, j’ai l’impression que notre colline de Lweibdeh s’est gentrifiée(2)c’est notre quartier bourgeois-bohème où l’on parle français et que l’activité économique s’y est intensifiée – au point que je compare désormais Kulliyat Al-Shariah et Baouniyah(3)les deux axes principaux du quartier à Rainbow Street(4)la rue passante d’Amman, point de rendez-vous des jeunes qui veulent sortir et s’amuser – ; de ce point de vue, il semblerait logique que la petite criminalité augmente, et cela n’aurait probablement rien à voir avec une quelconque « invasion » de Syriens.

Enfin, tout ça n’est que spéculation, car je doute que la police jordanienne divulgue des statistiques détaillées, fiables ou pouvant être contredites sur la criminalité au grand public.

En revanche, la défiance envers les réfugiés syriens me semble bien réelle. J’ai déjà écrit (rapidement) sur la situation à la berme, le signe le plus évident de cette défiance, mais je pense que d’autres pourraient être convoqués.

Il y a ces mots du Roi Abdallah II, que Dieu l’assiste, sur ce « boiling point » qui aurait été atteint pour la population jordanienne dans l’accueil des réfugiés – se basant notamment sur un recensement opportunément publié quelques jours avant la conférence de Londres de 2016 (5)et dans lequel, j’ai malheureusement une confiance très limitée; il y a quelques semaines, une amie nous confiait, sans que ce soit surprenant, que l’apparente augmentation des loyers(6)qui serait de 300 % dans les villes accueillant des réfugiés syriens étaient aussi mises sur le dos des Syriens, et de ceux qui les aident, étant donné qu’ils perçoivent – pour combien de temps encore?- des aides financières investies dans les loyers(7)et en même temps, on n’a pas de statistiques sur les revenus générés par la location ou sur l’activité du BTP pour la construction de logements supplémentaires.

Les réfugiés syriens seraient, en quelque sorte, devenus les coupables idéals des maux de la Jordanie. Il y a probablement du vrai (la pression sur les ressources en eau est évidente) mais je ne peux pas m’empêcher de penser que ce discours est une diversion pour masquer de possibles errements des autorités jordaniennes dans la gestion du pays ; et une omission des gains, aussi maigres qu’ils soient, obtenus grâce à cette crise des réfugiés (travail au noir sous-rémunéré, influx d’argent extérieur entre autres).

Depuis quelques mois, je ne peux que constater notre perméabilité à ce phénomène de truthiness / post-truth / alternative facts ; ma voisine, comme moi, ne pouvons faire confiance à qui ou quoi que ce soit en dehors de nos « tripes ». J’ai confiance en ma méfiance des autorités jordaniennes. Ma voisine a confiance en sa méfiance des syriens et des autres pas-de-chez-nous.

De fait, une forme d’incertitude s’installe. Elle tend à devenir notre seule boussole. Et tant pis si elle nous indique d’aller tout droit dans le mur.


Pour aller + loin

References   [ + ]

1. l’an dernier, Silène et moi avions été victimes d’un cambriolage
2. c’est notre quartier bourgeois-bohème où l’on parle français
3. les deux axes principaux du quartier
4. la rue passante d’Amman, point de rendez-vous des jeunes qui veulent sortir et s’amuser
5. et dans lequel, j’ai malheureusement une confiance très limitée
6. qui serait de 300 % dans les villes accueillant des réfugiés syriens
7. et en même temps, on n’a pas de statistiques sur les revenus générés par la location ou sur l’activité du BTP pour la construction de logements supplémentaires